30.09.2008

Déesse Ex Utopia

Je sais mon ami, nous sommes en pleine crise mondiale et, en France, une femme vient de faire  la nique à une tripotée de mecs de tous bord politique (je te laisse seul juge de la prestation parissi ), j’ai nommé Ségolène Royal.

Mais ce n’est pas elle la déesse du titre – oui moi aussi ça me rassure.

Non, je veux te parler de fesses, certes un thème récurrent sur ce bloug, et alors ? Je te l’ai déjà dit, c’est la seule chose qu’il nous reste puisque non indexé sur les fluctuations du CAC 40.

Bref, j’en viens aux faits : je fus terriblement surprise  l’autre soir, lorsque plateau repas sur les genoux  – le menu B1 à 7euros  de mon fournisseur habituel – ordinateur allumé à proximité et zapette  à la main, je tombais sur Emmanuelle, le film. Le tout premier de Just Jaekin, de 1974, avec Sylvia Kristel et ses petits tétons comme des framboises.

Je n’avais jamais vu d’Emmanuelle.

Je n’ai jamais lu l’œuvre d’Emmanuelle Arsan non plus.

Je me laissais donc tenter, pour l’aspect purement documentaire de la chose car nous sommes bien d’accord : pour prendre son pied devant ce film, plus que précoce, il faudrait être une mitraillette du plaisir ; à peine dégainé, déjà déchargé (ami de la poésie, bonsoir) étant donné la fulgurance des scènes érotiques et leur rareté quand on y songe.

Bon, vite fait l’intrigue qui te titille : Emmanuelle, jeune femme au foyer,  prend l’avion pour rejoindre son mari, diplomate,  à Bangkok. Dans l’avion elle s’ennuie comme un rat mort alors naturellement, un vieux réflexe de ménagère  sans doute, elle entreprend de dégorger  le poireau de son voisin.

Une fois à Bangkok, elle raconte tout à son doux époux qui entretient une jolie moustache, comme Magnum, ainsi qu’un détachement tout à fait digne de son héro. Il lui dit qu’il s’en bat les ratichons et que c’est une bonne idée qu’elle se libère un peu. Elle lui répond : « je veux te boire ». Fin de citation.

 (J’ai formé le dessein machiavélique de tenter cette réplique sur un prochain amant, je me demande quelle sera sa réaction).

Pour faire bref, Emmanuelle se lance donc à corps perdu dans l’exploration de ses sens – enfin, vite dit car comme je te l’ai fait remarquer plus tôt, elle n’est pas trop nerveuse non plus et passe beaucoup de temps en discussions dans les cocktails de l’ambassade et en longs regards plein de sous-entendus. Ah elle joue au squash aussi.

Eh bien contre toute attente, ce qui m’a stimulée … l’hypothalamus (je suis une cérébrale, qu’on se le dise) et excité… les synapses furent les quinze dernières minutes du film.

Bon l’histoire de cette dernière partie est la suivante : l’héroïne, pour parfaire son voyage initiatique vers la libération totale et la jouissance absolue, finit, après maintes réticences et tergiversations, par se soumettre à Mario, professeur d’érotisme réputé. Ce dernier a pour mission de lui faire découvrir toute la gamme et le raffinement des plaisirs sensuels ; à savoir le viol collectif après quelques bouffées d’opium puis la prise en levrette et en public par le vainqueur d’un combat de boxe thaï  et enfin l’abstinence et le refus de la satisfaire après une nuit pleine d’émotions et alors qu’elle est au summum du désir.

Tout au long de cette promenade, Emmanuelle et Mario débattent tout à fait sérieusement du plaisir, du couple et de la fidélité, du corps et de la sexualité, de la liberté et du don. « Il faudrait mettre le couple hors la loi » se répète en conclusion Emmanuelle (Wikipédia).

Débat tout à fait surprenant, qui est certes empreint de la libération toute neuve d’après 68, mais pas uniquement. J’ai bien senti qu’il se passait quelque chose de plus dans cet échange. Mario y avance des idées absolument étonnantes, entre autre qu’il faudrait obliger chaque couple à accepter une troisième personne dans ses ébats conjugaux afin d’apprendre à l’individu à bien faire la différence entre le cœur et  le corps. Ainsi la pureté pourrait être préservée et vécue pleinement, que ce soit dans le lien affectif, où dans l’exaltation des sens. En effet, puisque la jalousie détruit cette pureté, il suffit d’habituer l’individu à cette séparation grâce au triolisme. Il m’a semblé que ces idées  tiennent plus du projet de société que de la revendication alors en vogue.

Si si mon ami, j’ai été épatée de déceler dans Emmanuelle tant de philosophie et surtout l’esquisse de ce que Tanguy L’Aminot nomme « l’utopie érotique ». Tu me connais, ni une ni deux, j’ai commencé les recherches  (tu peux en cliquant zici lire tout l’article) et me suis rendue compte que mon intuition était la bonne.

Je cite donc L’Aminot :

Emmanuelle Arsan a bien conçu ses romans comme une utopie et elle me le confirmait dans une lettre où elle expliquait à leur propos :

" L'intention qui les a produits a, sans doute, elle-même vieilli - mal vieilli - en ceci qu'y soufflait un vent d'utopie, comme il y en naissait d'autres, à l'époque, et comme le temps présent les décrie.

. Ces livres étaient délibérément utopiques, parce que je sentais alors dans toute utopie un stimulant de l'évolution des sociétés. Ce rôle est différent de celui des religions, lesquelles tendent à nier notre nature matérielle. L'utopie se distingue aussi de l'idéologie, qui ignore fréquemment notre raison hédonique. L'utopie est toujours un plaisir.

Le postulat utopique était, me semble-t-il, suggéré dès les deux épigraphes de la Leçon d'homme. D'abord, par les vers de Mallarmé :

Ou si les femmes dont tu gloses
Figurent un souhait de tes sens fabuleux...

. Puis, par le pessimisme-optimisme visionnaire d'Antonin Artaud :

Nous ne sommes pas encore au monde
Il n'y a pas encore de monde
Les choses ne sont pas encore faites
La raison d'être n'est pas trouvée.

. L'épigraphe de l'Antivierge, de son côté, affirmait crûment :

Le monde n'est réel que si je le dérange (Alain Bousquet) " (4) .

. Ces citations qui figurent en tête des deux livres d'Emmanuelle Arsan ont manqué leur effet puisque la grande majorité des lecteurs n'en a pas du tout perçu la dimension utopique, hors du temps et des lieux réels.

 

L’objection première que j’ai pu émettre bien que d’autre l’ont naturellement fait avant moi – je ne revendique aucun génie, ce qui me permet de croire, même si c’est finalement un peu prétentieux aussi mais de manière biaisée, que si je pense ou ressens quelque chose qui me mène à ce que la morale judéo-chrétienne dont nous sommes en majorité empreints en ce pays , qualifie de bon ou de juste, cela signifie aussi que c’est à la portée de tous – donc l’objection était la suivante : penser une utopie du point de vue érotique uniquement, n’est-ce pas un brin réducteur ?
Nous avons tous en tête nos Thomas More, Charles Fourier, Saint Simon, William Morris, Karl Marx etc... (tu peux te rafraîchir la mémoire )
 qui ont tous envisagé une société nouvelle sous des aspects plus économiques et sociaux, même si Fourier proposait déjà quelques idées, somme toute peu éloignées de la vision d’Emmanuelle Arsan, je cite :

« […] la pensée de Fourier est cohérente : dans son œuvre, l’amour est à la fois un tout et une partie, partie des douze passions. « Le sens de toutes les passions c’est l’amour. Il en constitue le sens ultime car elles sont toutes tensions vers l’autre et elles supposent, elles suscitent une réponse de l’autre. […] Tous les mouvements passionnels convergent dans l’unitéisme, non l’unité qui n’est jamais réalisée mais une tension vers l’unité tel un horizon toujours fuyant à mesure qu’on l’approche ». (Simone Debout, p. 96). Dans ce quatorzième Cahiers Charles Fourier, l’œuvre de Fourier est aussi largement sortie de son temps pour être comparée à d’autres. Dans « S comme sexe », Fourier est mesuré à l’aune de Sade. Louis Ucciani confirme ainsi que la sexualité chez Fourier n’ouvre pas sur une pornographie, à la différence de ce qui se passe chez Sade. Chez Fourier, au contraire, l’accomplissement des potentialités sensuelles de chacun, leur assouvissement sexuel seront, en Harmonie, constructifs et non destructeurs des individus. »

Nicole Edelman, «Cahiers Charles Fourier. Mondes amoureux, décembre 2003, n° 14, 159 p.», Revue d'histoire du XIXe siècle, 2004-28, Religion, politique et culture au XIXe siècle , [En ligne], mis en ligne le 21 juin 2005. URL : http://rh19.revues.org/document649.html.

Donc, j’ai trouvé intéressante la manière dont Arsan a abordé l’utopie. Et il y a une explication à cela : sans être féministe forcenée, Emmanuelle Arsan est partie de son ressenti par rapport à son identité de femme pour construire une vision, certes tout à fait incomplète d’une société nouvelle, mais qui a le mérite de nous interroger.
En tout cas moi je m’interroge. Sur mon mode de vie amoureuse actuelle et passée, sur ce qui me semble important de nouer dans l’amitié, l’amour, l’affection. Sur le potentiel ciment d’une société que cet aspect peut constituer – sachant bien sûr qu’il y aura toujours des exceptions, des marginalités, des déviances.

Mais peut-être qu’une société conçue à travers le prisme de la relation affective et sensuelle limiterait substantiellement les exceptions, les marginalités, les déviances. Non que je sois pour un monde uniforme et stalinien en matière de liens humains, mais si nous sommes honnêtes avec nous même, si on met le délire déique (j’entends par là le fantasme d’avoir, comme un dieu, le pouvoir sur son prochain grâce à l’argent, la domination physique, psychologique etc…) de côté, la reconnaissance de notre existence par les autres, proches ou non,  à travers des témoignages d’affection divers est tout de même le plus puissant moteur du monde que je connaisse. Regarde mon ami, qu’est donc la « pipolisation de la politique » que nous vivons actuellement sinon la manifestation d’un grand besoin de reconnaissance et d’affection poussée à l’idolâtrie ? Nous faisons et vivons tous la même chose, certains de manière plus mégalomaniaque que d’autres.

Avec les prédictions apocalyptiques farfelues dont je t’ai parlé l’autre fois et toutes les récessions apocalyptiques réelles du moment, certains s’accordent pour dire que notre monde ne pourra pas tenir ainsi encore longtemps.

Même si les préoccupations écologiques du moment, le croissant rejet parmi la population de la consommation pure pour un mode de vie plus naturel et plus doux au corps et à l’âme, peuvent sembler encore anecdotiques dans l’immense bordel ambiant, si je fais un rapide calcul basé sur l’espérance de vie actuelle, les trentenaires d’aujourd’hui dont je fais partie, ont encore une bonne cinquantaine d’années à vivre.

Ce qui nous laisse une chance d’assister à quelques changements, voire à des bouleversements, le monde va tellement vite, et mieux encore d’y participer. Mais pour cela, il faut réfléchir à l’inaccessible étoile, à l’idéal, à l’utopie vers laquelle nous voulons tendre, préparer le chemin puisque nous n’arriverons jamais à destination.

Je reviens à Mme Arsan, je te disais donc qu’elle est partie d’un constat tout simple et très personnel. On adhère ou pas, là n’est pas la question, bref, voici (toujours tiré du texte de Tanguy L’Aminot) :

Dans la revue Emmanuelle, en 1975, Emmanuelle Arsan parle de l'" éditeur spécialisé dans la science-fiction [qui] a ancré dans la vie mon utopie sous le nom bénéfique d'Emmanuelle " et revendique fortement sa nature et sa condition de femme comme des facteurs essentiels de son action sur le monde :

" Je suis femme, c'est-à-dire que je ressens dans ma chair et dans mon cœur, comme une blessure, tout ce qui perpétue l'esclavage des femmes : tout, les bonnes et les mauvaises mœurs, pornographe quand ça me chante, la pornographie alibi des phallocrates, me dégoûte. L'agacement délicieux de mon érotisme n'est plus qu'une pauvre toile craquelée sur le chevalet de la société répressive des hommes.

. Je suis femme, c'est-à-dire que je récuse la complicité des femmes dans l'asservissement des maternités involontaires, dans l'admiration inconditionnelle du seigneur et maître, dans la sournoise victoire quotidienne remportée sur des mâles émasculés.

. Je suis femme, c'est-à-dire que les plus excessives des féministes, les plus exaspérées des suffragettes, celles-là même qui condamnent comme une trahison ma tendre soumission au plaisir, sont mes sœurs et mes semblables.

. Je suis femme, ni objet, ni bête, ni mère, ni sœur, ni fille, ni homme, non plus. Femme, c'est-à-dire solidaire de toute vie, de tout épanouissement, de toute jouissance. Femme, oui, et servante dévouée, oui, mais de mon seul maître : le bonheur.

. Je n'ai jamais rien compris à ce qu'un Sade ou un Bataille pouvait trouver d'érotique à la violence ou à la mort. Surtout, je n'ai aucune envie de le comprendre. Eros est pour moi l'antagoniste naturel de Tanathos, le dieu de Nature. Et je crois même, en dernière analyse, qu'Eros est femme, comme Tanathos est mâle.

. La femme est génie de vie. L'homme - du moins celui que nous présente jusqu'à maintenant l'Histoire - excelle avant tout dans la lutte, la domination, la destruction et le désespoir.

. Le développement d'une civilisation est un progrès biologique, c'est-à-dire une augmentation du pouvoir de vie, aux dépens des instincts de mort. Il s'ensuit que l'évolution heureuse d'une culture s'identifie à la part croissante que prend le génie féminin dans l'espèce et dans les sociétés que cette espèce organise. Ce mouvement impose aux traditions meurtrières des hommes un respect qui fait reculer d'autant la fin du monde.

. Le phallus cesse d'être glaive pour se changer en objet de douceur, lorsque la femme le prend dans ses mains " (ça c’est ma citation préférée, vraiment ;-))

. Pour Emmanuelle Arsan, l'idéal ne peut consister à se retirer du monde, mais à y vivre différemment et selon les principes de l'amour érotique et libre. Elle déclara en 1968 à des journalistes italiens qui l'interrogeaient sur le sens de son roman:

" L'idée d'une sélection, qui reviendrait, en fait, à isoler du reste du monde ceux-là mêmes qui sont capables de le changer me paraît manquer de logique.

. L'on comprend certes que les communautés et les individus qu'effraient l'évolution, pourtant loi ultime de l'univers, rêvent d'exiler, d'enfermer, d'oublier ceux par qui les mutations arrivent. Mais pourquoi ces derniers devraient-ils leur faciliter la tâche, en se groupant dans on ne sait quel phalanstère érotique, on se demande quelle naïve Ligue des Droits de l'Amour?

. L'association internationale que vous suggérez existe déjà. Elle a pour nom l'humanité. Si l'on veut qu'elle soit une association pour le progrès, que sa majorité soit, demain, moins laide, moins ignorante, moins honteuse et moins terrifiée que celle d'aujourd'hui, c'est à la minorité qui, au milieu d'elle, a les yeux ouverts de faire reconnaître la justesse de sa vision. Ceux qui voient clair ne sont pas sur terre pour se regarder entre eux, ni pour s'enivrer en secret de lumière, mais pour tirer les autres de leur nuit.

. Il est écrit, quelque part dans le second livre d'Emmanuelle, que ce n'est pas être nu que de se cacher pour être nu... Ce ne serait pas, non plus, être homme que de se cacher du monde pour être homme ".

Je te le concède, un point de vue très hugolien de l’élu guidant le peuple, mais comme j’ai des tendances mégalos (voui, il sommeille toujours un mégalo dans le blogueur/la blogueuse), il me semble qu’il est temps que nous nous prenions tous pour Néo.

C’est mathématique, rien de tel que le chaos pour construire.

De plus, je te rappelle ami trentenaire que les rênes du pouvoir nous attendent puisque nos gouvernants actuels disparaîtront un jour, alors qu’Emmanuelle, la déesse envoyée par Eros JAMAIS !

Allez, un petit cadeau pour toi pour te reposer (tu noteras que Yéyane a tout appris à Emmanuelle car "[elle] cherche toujours, [elle] cherche plus loin" - chez Yéyane en plus on trouve ! hin hin) :

 

Commentaires

Concernant le prologue "PS qui coule", ah, que dire, non pas que (ah, merde, où est mon Bescherelle!) j'aie jamais été (sisi) fervente lectrice de la presse en matière de politique, mais je n'ai plus le courage de lire lescommentaires à propos du PS, quant au petit film, eh bien on avait une partie de nos media-addicts nationaux, la boutade de Hervé Vilard m'a tuyée grave, je suis affligée. Christiane Agacinski -petite réflexion vacharde dans l'émission de Ruquier On n'est pas couché de je ne sais plus quand- avait raison : en gros "bravo au célèbre agent de Ségolène -Dominique Besnehard himself si j'ai bien tout compris-, mais elle aurait plus de succès dans le showbizz".

Ecrit par : Grouick | 30.10.2008

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